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Dans une précédente chronique rédigée à la fin de l'an dernier et intitulée « Après le mouvement étudiant, appréhender le malaise lycéen » j'écrivais : « Il (le gouvernement) aurait cependant bien tort aujourd'hui de tourner rapidement la page et de minimiser le profond malaise que révèle cette solidarité forte et spontanée des lycéens pour refuser une loi pourtant fortement édulcorée... ». L'intense mobilisation contre la réforme de la classe de seconde au cours de ce mois de décembre 2008 montre à quel point ce malaise, en permanence latent, ne demande qu'à s'exprimer, même de manière totalement irrationnelle. Car, il faut le clamer haut et fort, les intentions sous jacentes à la réforme DARCOS vont incontestablement dans le bon sens. Quatre axes de cette réforme méritent notre attention :
- Réduire le nombre d'heures de cours - ce qui ne signifie pas nécessairement le temps de présence au lycée - est aujourd'hui un impératif majeur. Pour accueillir des élèves de seconde le jeudi soir de 16h30 à 17h30 alors qu'ils ont déjà 6 ou 7 heures de cours derrière eux, je sais bien que : un, je perds mon temps et mon énergie à demander une attention qu'au mieux je n'obtiendrai que de trois ou quatre élèves ; deux, la très grande majorité des élèves saturent totalement et, pour certains d'entre eux, prennent progressivement le lycée et les études en grippe ; trois, l'Etat dépense de l'argent inutilement, voire de façon contreproductive.
- Organiser l'année scolaire en semestre constitue un progrès pour améliorer la prise en compte de la diversité croissante des élèves. Aujourd'hui, une fois définie l'appartenance d'un élève à telle ou telle classe en début d'année, il n'y a plus aucune possibilité d'adapter les enseignements qu'on lui délivre à ses capacités et à ses attentes. Si l'on prend conscience qu'il n'est pas à sa place, la seule solution qui s'offre, c'est le redoublement ou la réorientation après la perte d'une année complète.
- Enseignant les sciences économiques et sociales, il me parait clair que l'immense majorité des élèves de seconde qui ont choisi cet enseignement de détermination, n'ont pas la maturité pour profiter des cours (déterminés par le programme et le manuel mis à leur disposition) que je leur dispense. Il ne s'agit nullement de contester la nécessité d'une formation économique de notre jeunesse. Elle est indispensable, peut-être même dès le collège. Mais, honnêtement, quel est actuellement l'intérêt d'apprendre à un adolescent de 15 ans, la différence entre le chômage ANPE et le chômage BIT, les subtilités de la nomenclature des catégories socioprofessionnelles, les indicateurs de disparité ou de dispersion des revenus ? A l'origine introduit pour améliorer la capacité de lecture des quotidiens d'information, cet enseignement a incontestablement été perverti par les logiques internes de notre système éducatif.
- Rendre optionnels, les cours d'EPS au lycée me semble également une nécessité si on veut bien admettre que la finalité profonde de ces cours est de donner le gout de l'activité physique aux élèves. Pour avoir murement réfléchi à cette question, je sais bien, par exemple, que le cycle d'endurance qu'on leur impose pratiquement chaque année durant toute leur scolarité, aurait plutôt tendance à les détourner du jogging (pratique sportive volontaire de plusieurs millions de nos concitoyens) qu'à les y amener. On ne donne pas le gout du sport à travers une présence contrainte aux cours d'EPS ou la menace d'une mauvaise note au baccalauréat. Je n'hésiterai pas à qualifier d'escroquerie intellectuelle au profit d'intérêts corporatistes le fait de prétendre, comme le font certains responsables syndicaux, qu'obliger les jeunes gens à faire de la danse et les jeunes filles à pratiquer le rugby, c'est concourir à la promotion de la parité hommes / femmes.
Deux pré requis incontournables pour toute réforme du lycée
S'ils vont dans le bon sens, il serait cependant naïf de penser que ces quatre axes sur lesquels repose le projet DARCOS sont de nature à produire les indispensables transformations en profondeur du lycée. C'est d'ailleurs probablement ce qu'ont ressenti confusément les lycéens et ce qui a en partie motivé inconsciemment leur mobilisation. Il existe en effet deux pré- requis totalement incontournables à toute évolution en profondeur des méthodes et des contenus des enseignements dispensés au lycée : supprimer le baccalauréat dans sa forme actuelle ; garantir une certaine diversité dans les formations et les parcours professionnels des enseignants à ce niveau.
Confrontés à une diversité croissante d'origine et de parcours potentiels de leurs élèves, les professeurs sont de fait obligés de se positionner par rapport à la seule attente commune qui réunit ces derniers : obtenir le baccalauréat. C'est dès lors bien évidemment la nature des épreuves de cet examen qui surdéterminent les enseignements. Or, dans sa version actuelle et au regard des exigences les plus communes à l'ensemble du monde professionnel, le baccalauréat apparaît comme un examen absurde. Alors que la capacité à travailler ensemble, à communiquer et à s'inscrire dans des réseaux est une des qualités premières aux yeux des DRH, la copie anonyme de la très grande majorité des épreuves des baccalauréats généraux apparaît bien anachronique. Dans un univers médiatique où le bon message est celui qui n'excède pas vingt secondes, quel sens donner à ces multiples dissertations de plusieurs pages que l'on continue d'exiger d'élèves qui n'en peuvent mais. Il faut avoir surveillé des épreuves de philosophie du baccalauréat technologique pour prendre conscience du caractère totalement suranné de cette épreuve dont les sujets font sourire dans de nombreux pays étrangers. En fait, le baccalauréat dans sa forme actuelle ne fait sens que par rapport aux concours de recrutement de la fonction publique. La quasi totalité des enseignants en lycée ayant été recrutés sur ce mode et n'ayant d'expérience qu'en milieu scolaire ou universitaire n'ont ainsi pas conscience du décalage croissant entre leurs exigences et le futur vécu professionnel de leurs élèves.
Si la refonte totale du baccalauréat est un pré-requis incontournable, on comprend cependant aisément que Xavier DARCOS, membre d'un gouvernement dont le Premier Ministre a chuté en 2005 sur la réforme de cet examen, ait préféré s'attaquer à la réforme du lycée par l'autre bout de la chaine. Mais sans toucher au bac, sa réforme même intégralement mise en œuvre n'aurait accouché que d'une souris. Pour le Ministre, le deuxième pré-requis à la réforme en profondeur du lycée qu'il appelle de ces vœux est probablement encore plus difficile à remplir, même si la prolongation du mouvement et le contexte économique du jour sont susceptibles de lui offrir des opportunités intéressantes.
Tout enseignant transmet autant ce qu'il est que ce qu'il dit. Il n'est pas étonnant à cet égard que 70 % des lycéens se voient un avenir dans la fonction publique. Pour rendre le lycée performant en termes d'insertion sur le marché du travail et de gains de productivité futurs de la nation, les lycéens d'aujourd'hui devraient pouvoir bénéficier de la richesse que peuvent apporter des enseignants ayant eu des parcours professionnels divers et variés. Ce que sont devenus les Travaux Personnels Encadrés (TPE) au regard des ambitions initiales témoigne bien de la difficulté des professeurs de lycée à dépasser une vision purement scolaire et universitaire du travail et de la production intellectuelle. Dans la très grande majorité des cas en effet, les élèves sont orientés sur des démarches de type recherche universitaire par les enseignants qui encadrent ces TPE. Faute de moyens mais aussi de compétences, rares sont les productions qui dépassent le simple dossier écrit à caractère académique. Cette relative incapacité à exploiter les compétences en informatique ou en production audiovisuelle des élèves issus de milieux sociaux plus favorisés et à permettre aux autres d'accéder à ces compétences est tout à fait symptomatique des difficultés du lycée à se mettre en phase avec les besoins réels de la société.
Prendre en compte la cohérence sociétale
Des mutations en profondeur de la nature et du contenu des enseignements en lycée sont néanmoins aujourd'hui indispensables tant au regard de l'efficacité économique que de la justice sociale. Qu'on soit de droite ou de gauche, il faut bien admettre que la massification de l'enseignement secondaire et l'objectif de 80 % d'une classe d'âge au niveau du bac ne sont en réalité pas un choix politique mais résulte d'une prise de conscience de la place de la France dans la division internationale du travail. Ces deux objectifs n'ont cependant réellement de sens que si massification finit par rimer avec démocratisation et si l'évaluation terminale en fin de lycée est mise en phase avec les évolutions de la société. Pour cela, la France doit accepter de faire son deuil d'une stratification sociale induite avant tout par la méritocratie scolaire et elle doit progressivement tourner le dos à un système éducatif fondé sur la sélection avec son cortège de filières d'excellence ou autres Grandes Ecoles et ses corollaires, orientations par l'échec et redoublements.
Investir dans l'éducation est noble et juste si le système éducatif est performant et s'il est capable de garantir une productivité des générations futures d'actifs qui permettront à ces dernières d'assumer sans trop de difficultés la dette que nous sommes entrain de leur léguer. Dans le cas contraire, il faut tenir un langage de vérité aux lycéens qui se mobilisent contre les projets de réforme et leur dire que chacun d'entre eux héritera d'une dette de plusieurs milliers d'euros pour avoir, par leur action, perpétué un système qui coute très cher à la nation avec des performances non seulement médiocres mais surtout socialement très injustes.
S'inspirer des modèles scandinaves de formation comme a voulu le faire Xavier DARCOS part probablement d'une bonne intention si l'on observe les résultats obtenus par ces pays en matière d'inégalités et de mobilité sociale. Mais la formation n'est qu'une composante d'un système global. La fluidité du marché du travail qui permet à un enseignant qui ne se sent plus à sa place dans le système éducatif de retrouver rapidement un emploi ou l'importance de l'emploi public (sans le statut de fonctionnaire) qui permet au système éducatif de se concentrer sur ses missions principales sans abandonner au secteur marchand (par nature fondamentalement inégalitaire) les activités périscolaires, culturelles, artistiques ou sportives, ne sont pas les mêmes en France et dans les pays scandinaves. Le corporatisme que l'on reproche souvent aux syndicats français d'enseignants a aussi des justifications sociétales dont il convient de tenir compte.
Mais puisque la revendication principale du mouvement lycéen semble se déplacer sur le problème des suppressions de poste, osons une suggestion : plutôt que d'abandonner purement et simplement la mesure de suppression des postes qui a le mérite à terme de concourir à la réduction de la dette publique, pourquoi ne pas créer, en cette période de récession, un nombre équivalent d'emplois publics (hors fonction publique stricto sensu) dont le profil serait adapté aux nouvelles missions confiées au système éducatif et la durée dépendrait des évolutions effectives du marché du travail ?
Pour en savoir plus :
Liens vers précédentes chroniques :
"Réformer l'école pour transformer la société : une urgence"
"Après le mouvement étudiant, appréhender le malaise lycéen"
Seibel, Claude, 2007, « Education nationale : un chantier exaltant », Futuribles n° 335, pp.5 -16.
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