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En finir avec l'élitisme républicain PDF Imprimer Envoyer

Transformer l’école pour promouvoir la justice sociale

L’ascenseur social est en panne et c’est plutôt un descenseur qui fonctionne aujourd’hui. La mobilité professionnelle au cours de la vie active est le plus souvent verticale, parfois descendante, très rarement ascendante. Les mécanismes de redistribution, s’ils soulagent le vécu des personnes défavorisés, sont de plus en plus impuissants à assurer une certaine justice sociale. Ces constats de base ont été partagés par trois des quatre principaux prétendants à la magistrature suprême lors de la dernière élection présidentielle. Cependant, la perspective de réformes substantielles du système scolaire s’éloigne de plus en plus au fur et à mesure de la campagne .
Le recours à la discrimination positive - évoqué par intermittence - par Nicolas Sarkozy est bien trop contesté jusque dans son propre camp pour s’avérer un réel ferment de transformation de l’école et des modalités de la stratification sociale dans notre pays. la nostalgie d’un élitisme républicain idéalisée, la proposition de Ségolène Royal d’instaurer des voies d’excellence dans tous les établissements de banlieue est le type même de proposition qui entretiendra le conservatisme en donnant bonne conscience à l’institution et aux enseignants. Faut-il en effet rappeler avec François Dubet « qu’il n’est ni juste ni efficace que tout semble joué à la sortie de l’école ». Quant à la proposition de François Bayrou de réformer l’école en s’appuyant sur les professeurs et leurs syndicats, elle prête à sourire tant il est clair que c’est bien de sclérose que souffre le système et qu’il a besoin pour se transformer d’un renouvellement de ses valeurs et d’une large ouverture à des acteurs extérieurs.
Prisonniers en fait des représentations  de leurs électorats respectifs dans un domaine ou tout un chacun a, de par son vécu d’élève, de fortes convictions, les entourages des candidats vont continuer à rivaliser d’imagination pour dénicher les oxymores qui permettront à leur champion d’afficher haut et fort sa volonté d’un réel changement, mais un changement rendu de fait impossible car basé sur tout et son contraire.
Transformer en profondeur notre système scolaire pour promouvoir une société plus juste reste cependant de toute première urgence. Malgré la profusion des images et des informations véhiculées par les nouveaux médias, l’école demeure bel et bien « la matrice culturelle » de notre société. C’est bien sur elle que repose l’exception française et c’est bien elle qui, en distribuant très largement rôles et statuts, fonde l’essentiel des spécificités de notre modèle social. Ce modèle que la tradition sociologique comparatiste a qualifié de corporatiste conservateur, deux qualificatifs dont tout observateur un tant soit peu impartial de la réalité de notre système scolaire ne saurait nier la pertinence.
Marquant le vécu de nos enfants et de nos adolescents dans la durée, l’école façonne notre inconscient collectif. Elle laisse une empreinte d’autant plus forte que les enjeux scolaires s’avèrent déterminants en raison de l’exorbitant pouvoir de stratification sociale des diplômes. Contrairement aux idées reçues, l’analyse des parcours d’insertion montre que la pression parentale pour l’obtention des diplômes – sésame pour cette fonction publique tant convoitée - l’emporte nettement sur les effets stroboscopiques de la télévision, d’Internet ou des téléphones portables sur la structuration psychologique de notre jeunesse. Les stratégies familiales complexes qui se nouent autour des trajectoires scolaires apparaissent d’autant plus justifiées que la validation des acquis de l’expérience demeure aujourd’hui beaucoup plus un thème de campagne électorale qu’une réalité. Là la mobilité sociale ascendante au cours de la vie active ou réside sans doute la principale justification des investissements très limités de la plupart de nos concitoyens dans la formation continue.
Le rapport ambigu (« on l’aime mais il doit changer ») des français à leur système éducatif découle d’un constat simple : sa fonction principale si ce n’est exclusive est de dégager une élite. Le système est bon si nos enfants prennent place dans cette élite, sinon il faut le changer.. Il suffit de participer régulièrement à des conseils de classe pour se convaincre du caractère extraordinairement sélectif de notre système. La sophistication actuelle des réflexions sur la nature des évaluations scolaires à mettre en œuvre laisse pantois celui qui pense que la mission première d’un service public de formation est de donner à tous les moyens de s’épanouir par l’acquisition de savoirs, de savoir être et de savoir faire. A-t-on jamais calculé le coût du travail social nécessaire pour redonner le gout du travail et de l’effort à un jeune auquel l’école n’a cessé par les mots ou par les actes, de démontrer qu’il n’était « bon à rien » ?
Ce caractère sélectif de notre système scolaire n’a évidemment pas que des inconvénients. Sa capacité à assurer une bonne formation aux quelques deux cent mille jeunes qu’il a au préalable désigné comme les meilleurs puis à leur garantir un statut à vie est, en dépit d’une concurrence internationale de plus en plus forte dans l’enseignement supérieur et la recherche,  absolument incontestable. Et si ce constat valide les efforts considérables déployés par les familles pour la réussite scolaire de leurs enfants, il structure également très fortement le comportement des acteurs et le fonctionnement de l’institution. Notamment parce que dans ce milieu plus encore que dans d’autres, la mobilité professionnelle est très réduite et l’endogamie forte, ce qui limite considérablement la perception de la réalité sociale (quelle connaissance ont les établissements du devenir de leurs élèves au-delà du résultat aux examens et de la première orientation ?) et des attentes à l’égard des jeunes en matière d’attitudes et de compétences professionnelles. Aussi, sans même tomber dans un marxisme primaire, on peut légitimement se demander s’il n’existe pas, de fait, une « alliance objective » entre les catégories les plus favorisées et les enseignants dans la mesure ou aujourd’hui, le système aide les enfants des premiers à se maintenir en haut de l’échelle sociale et ou l’ascenseur ne fonctionne plus que pour la progéniture des seconds.
Pour les responsables politiques, la seule question qui vaille vraiment devrait être celle de leur incapacité – dans le cadre du système actuel – à réduire significativement les inégalités face aux stratégies scolaires des familles tant au niveau de la conception de ces stratégies que de leur capacité à les mettre en œuvre. Il est ainsi proprement stupéfiant de lire sous la plume d’un leader syndical que ce serait aux maires - par des politiques d’urbanisme appropriées - de résoudre les inégalités fondamentales inhérentes aux mesures de carte scolaire.. L’école n’est certainement pas responsable des maux de la société mais lorsqu’elle dysfonctionne, c’est elle qu’il faut changer et non l’inverse. Rappelons ici que, malgré des dotations de fonctionnement plus importantes, les budgets des établissements classés en ZEP sont de 30 % inférieurs à ceux des autres établissements si on réintègre le traitement des enseignants. Les plus expérimentés et les mieux payés d’entre eux ne se pressent en effet pas aux portes des  établissements des quartiers sensibles !
Dans une perspective démocratique et de justice sociale, l’élitisme républicain a sans doute été est la force de notre école sous la IIIème République. Il constitue aujourd’hui, comme l’a si justement souligné François Dubet, sa principale faiblesse. D’une part, parce que le processus de sélection est socialement pipé : à effort égal, un jeune issu d’un milieu culturellement favorisé auquel ses parents auront offert un ordinateur, des séjours linguistiques à l’étranger ou des cours particuliers l’emportera toujours dans la compétition scolaire sur celui qui n’a pas bénéficié des mêmes facilités. D’autre part, parce que la réussite d’un petit tiers de privilégiés se construit alors nécessairement sur l’échec d’une large majorité d’élèves. Pour changer l’école, il faut donc que cette dernière renonce au principal atout qu’elle utilise pour se perpétuer : son pouvoir de stratification sociale dont les concours de recrutement de la fonction publique constitue le pivot essentiel. Sélectionner « les meilleurs » en fonction de règles du jeu préétablies et relativement immuables ou former au mieux le plus grand nombre dans un monde en perpétuelle évolution, l’institution scolaire doit choisir car les deux objectifs sont de fait incompatibles.

Discours théorique diront certains, d’apprenti sorcier ou populiste pour d’autres. C’est possible mais les comparaisons internationales des performances éducatives ne plaident pas en ce sens. Elles laissent plutôt penser que la valse incessante des réformes du système scolaire français - réformes qui n’aboutissent à aucun changement substantiel - trouve son origine dans le conservatisme et le corporatisme de la société française, un corporatisme dont le corps enseignant représenterait en quelque sorte l’archétype. Pour définir une stratégie de réformes acceptables, une expérience historique mérite ici d’être rappelée. Lorsque la rigueur salariale est apparue comme un préalable incontournable pour rompre avec les comportements inflationnistes des années soixante dix et garantir les acquis sociaux tout en adaptant notre économie à la nouvelle donne internationale, cette rigueur n’a pu s’imposer qu’à partir du moment ou l’Etat, sous l’impulsion de Jacques Delors, a montré l’exemple avec une gestion très rigoureuse des rémunérations dans la fonction publique.

Pour parvenir à l’école de la réussite pour tous, nos gouvernants devront en passer par trois réformes de fond, intimement liées mais, il est vrai, politiquement très périlleuses :

  • Modifier profondément les modes de recrutement de la fonction publique et les déconnecter très largement de la seule maîtrise des savoirs scolaires. L’objectif à terme est bien d’en finir avec une société au sein de laquelle les statuts sociaux sont distribués et pratiquement figés au terme de la formation initiale.  Face à la diversité des métiers de la fonction publique, les savoirs ne devraient désormais que constituer une compétence parmi d’autres et les expériences professionnelles antérieures devraient être considérablement valorisées (y compris pour les enseignants) dans les procédures de recrutement. Mais l’objectif est aussi de mettre à contribution les fonctionnaires dans le cadre d’un nécessaire accroissement de la fluidité du marché du travail. L’expérience suédoise peut, sans être nécessairement le modèle à reproduire, constituer une utile référence.
  • Organiser une réelle mobilité, en interne comme en externe, des enseignants. Aujourd’hui, un parcours professionnel réussi dans l’institution scolaire repose avant tout sur le « Reste Assis, Tu es Payé ». La rémunération et le choix du poste restent bien pour l’essentiel fonction de l’ancienneté et la mobilité hors de l’Education Nationale est souvent, volontairement ou involontairement, sanctionnée. Ainsi, l’opposition farouche des syndicats aux postes à profil qui permettraient de moduler les avantages en fonction des contraintes et des efforts à fournir, n’a aucune justification, ni en termes d’efficience, ni en termes d’éthique. Si les enseignants sont censés être des modèles pour leurs élèves, nous ne pouvons qu’être inquiets sur leur capacité à transmettre le goût de la mobilité professionnelle, du risque et de l’initiative..
  • Adapter les modes d’évaluation des élèves et des étudiants en fonction de la réalité professionnelle et sociale. Dans un monde ou l’employabilité dépend fortement de la capacité à communiquer et à s’intégrer dans des réseaux, la copie anonyme du brevet, du baccalauréat et des examens universitaires ne peut pas demeurer l’alpha et l’oméga dans l’appréciation des capacités de nos jeunes. Le taux de réussite au baccalauréat - même pondéré en fonction des caractéristiques sociales des élèves - ne peut plus être considéré comme le seul critère pertinent d’évaluation des établissements. Cette fonction d’évaluation doit d’ailleurs échapper en partie à l’institution scolaire elle-même. Des instances réunissant milieux professionnels, élus locaux, parents et élèves doivent être dotées d’un réel pouvoir d’appréciation sur les projets et les contenus, ce qui suppose de desserrer la contrainte d’examens nationaux (désormais organisés autour du seul socle commun de connaissances). Associé à une ouverture beaucoup plus large qu’aujourd’hui de l’ensemble des établissements scolaires aux actions de formation continue, de telles instances d’évaluation impulseraient sans aucun doute des dynamiques pédagogiques nouvelles en meilleure adéquations avec les réalités des bassins locaux d’emploi. Pour éviter la montée des communautarismes, la diversité sociale doit aussi se construire à l’école avec une reconnaissance et une meilleure prise en compte des possibilités et des aptitudes de chacun.


L’école n’est certainement pas responsable de la violence de certains jeunes mais très rares sont les élèves qui s’épanouissent à l’école et qui commettent des violences. Et il est loin d’être sûr que l’institution scolaire s’attache à l’épanouissement de tous.

 
 
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