spacer.png, 0 kB

 

 

Réformer l'école pour transformer la société : une urgence Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

C’est la rentrée et son habituel florilège de commentaires sur l’état de notre système scolaire. Avec la publication par l’hebdomadaire Le Point des données recueillies dans la base SIGNA du Ministère de l’Education Nationale, le problème de la violence à l’école est à la Une cette année. Pour avoir enseigné dans deux des lycées cités dans cette enquête, j’ai quelques doutes sur la pertinence de « statistiques » fondées exclusivement sur les déclarations de chefs d’établissement. Sans méconnaître la grande utilité des combats pour la transparence administrative de l’Ecole de la République, on peut néanmoins s’interroger sur l’importance accordée à de tels chiffres et, surtout, sur les représentations de l’école qu’ils véhiculent ou entretiennent.

Combattre la violence n’est certainement pas le principal défi auquel est aujourd’hui confrontée l’institution scolaire même si aucune forme de violence, dans l’enceinte ou aux abords des établissements, ne saurait être tolérée. En effet, malgré la profusion des images et des informations véhiculées par les nouveaux médias, le système scolaire demeure bel et bien « la matrice culturelle » de notre société. C’est bien sur lui que repose l’exception française et c’est bien lui qui fonde l’essentiel des spécificités de notre modèle social. Marquant le vécu de nos enfants et de nos adolescents dans la durée, il laisse une empreinte d’autant plus forte que son pouvoir de stratification sociale n’est pas réellement remis en cause. La pression parentale pour l’obtention des diplômes l’emporte ainsi le plus souvent sur les effets stroboscopiques de la télévision, d’Internet ou des téléphones portables sur la structuration psychologique des jeunes. Ces stratégies sont d’autant plus justifiées que la mobilité sociale ascendante au cours de la vie active ou la validation des acquis de l’expérience restent aujourd’hui beaucoup plus des thèmes de campagne électorale que des réalités dans notre pays.

Le rapport de nos concitoyens au système éducatif découle bien de ce constat simple : sa fonction principale si ce n’est exclusive est de dégager une élite. En dépit d’une concurrence internationale de plus en plus forte dans l’enseignement supérieur et la recherche, la capacité de notre système à assurer une bonne formation aux quelques deux cent mille jeunes qu’elle a au préalable désigné comme les meilleurs puis à leur garantir un statut à vie est en effet incontestable. Ce constat valide tous les efforts déployés par les familles pour la réussite scolaire de leurs enfants. Il structure par ailleurs très fortement le comportement des acteurs et le fonctionnement de l’institution scolaire.

Dans une perspective démocratique et de justice sociale, c’est la force de ce système qui constitue sa principale faiblesse. D’une part, parce que le processus de sélection est socialement pipé : à effort égal, le jeune issu d’un milieu culturellement favorisé auquel ses parents auront offert un ordinateur, des séjours linguistiques à l’étranger ou des cours particuliers l’emportera toujours dans la compétition scolaire sur celui qui n »a pas les mêmes facilités. D’autre part, parce que la réussite d’un petit tiers de privilégiés se construit alors nécessairement sur l’échec d’une très large majorité d’élèves. Pour changer l’école, il faut donc que cette dernière renonce à son principal atout d’aujourd’hui : son pouvoir de stratification sociale dont les concours de recrutement de la fonction publique constitue le pivot essentiel. Sélectionner « les meilleurs » en fonction de règles du jeu préétablies et relativement immuables ou former le plus grand nombre dans un monde en perpétuelle évolution, l’école doit choisir car les deux objectifs sont de fait incompatibles.

Très rares sont les élèves qui s’épanouissent à l’école et qui commettent des violences

Discours théorique diront certains, d’apprenti sorcier ou populiste pour d’autres. C’est possible mais les comparaisons internationales ne plaident pas en ce sens. Elles laissent plutôt penser que la valse incessante des réformes du système scolaire qui n’aboutissent à aucun changement profond trouve son origine dans le conservatisme et le corporatisme de la société française, un corporatisme dont le corps enseignant représenterait en quelque sorte l’archétype. Une expérience historique mérite ici d’être rappelée : lorsqu’il est apparu que la rigueur salariale était un préalable incontournable pour rompre avec les comportements inflationnistes des années soixante dix, celle-ci, malgré les incantations de différents gouvernements et du patronat, n’a pu s’imposer qu’à partir du moment ou l’Etat, sous l’impulsion de Jacques Delors, a montré l’exemple avec une gestion très rigoureuse des traitements des fonctionnaires.

Pour parvenir à l’école de la réussite pour tous, trois réformes de fond – intimement liées mais politiquement très périlleuses – sont indispensables :

  • Modifier profondément les modes de recrutement de la fonction publique et les déconnecter très largement de la maîtrise des savoirs scolaires. L’objectif à terme est bien d’en finir avec une société au sein de laquelle les statuts sociaux sont distribués à la sortie du système scolaire. Il est aussi de mettre à contribution les fonctionnaires dans le cadre d’un nécessaire accroissement de la fluidité du marché du travail.
  • Organiser une réelle mobilité, en interne comme en externe, des enseignants. Aujourd’hui, un parcours professionnel réussi dans l’institution scolaire repose avant tout sur le « Reste Assis, Tu es Payé ». La rémunération et le choix du poste sont en effet pour l’essentiel fonction de l’ancienneté et la mobilité est souvent sanctionnée. L’opposition des syndicats aux postes à profil qui permettraient de moduler les avantages en fonction des contraintes n’a aucune justification, ni en termes d’efficience, ni en termes d’éthique. Si les enseignants sont censés être des modèles pour leurs élèves, nous pouvons légitimement être inquiets sur leur capacité à transmettre le goût de la mobilité professionnelle.
  • Adapter les modes d’évaluation des élèves et des étudiants en fonction de la réalité professionnelle et sociale. Dans un monde ou l’employabilité dépend fortement de la capacité à communiquer et à s’intégrer dans des réseaux, la copie anonyme du brevet, du baccalauréat et des examens universitaires ne peut pas demeurer l’alpha et l’oméga dans l’appréciation des capacités de nos jeunes. La diversité sociale doit aussi se construire à l’école avec une reconnaissance et une meilleure prise en compte des possibilités et des aptitudes de chacun.  

L’école n’est certainement pas responsable de la violence de certains jeunes mais très rares sont les élèves qui s’épanouissent à l’école et qui commettent des violences. Et il est loin d’être sûr que l’institution scolaire s’attache à l’épanouissement de tous.

Pour en savoir plus :

Chauvel Louis, 1998, Le destin des générations. Structures sociales et cohortes au XXe, Paris, PUF, «Le lien social ».

Van Zantem, Agnès, 2001, L’école de la périphérie. Scolarité et Ségrégation en banlieue, Paris, PUF, «Le lien social ».

 


 
< Précédent
 
spacer.png, 0 kB
Site réalisé par Huma Concept