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Le constat est désormais bien
établi : anticipant une baisse sensible du chômage en raison de
l'évolution démographique globale, de l'amélioration probable de la
conjoncture et de l'accélération des départs en retraite des salariés
exerçant des métiers pénibles et disposant de 40 annuités de
cotisation, le 1er Ministre avait cru pouvoir en tirer un profit
politique en faisant adopter quelques mesures fortement symboliques
d'aménagement du régime des licenciements. Convaincu - comme de
nombreux hommes politiques et d'experts, de droite ou de gauche
d'ailleurs - que la « flexisécurité » danoise pouvait utilement servir de référence pour notre pays,
il espérait bien, avec le Contrat Nouvelle Embauche (CNE), puis avec le
Contrat Première Embauche (CPE), avoir trouvé la recette miracle...
pour l'élection présidentielle ! Bien qu'il ait, selon ses propres
dires, longuement médité les leçons de l'histoire (en l'occurrence
celle d'Edouard Balladur avec le Contrat d'Insertion Professionnelle),
il s'est cependant bel et bien « pris les pieds dans le tapis » et a du
affronter le plus vaste mécontentement populaire depuis l'automne 1995.
Sur le plan tactique, sa principale erreur aura sans doute été de confier à la même société, FIDUCIAL, les missions de promotion et d'évaluation du CNE. Négligeant les effets de substitution et d'aubaine difficilement mesurables à très court terme, les conclusions hasardeuses et pour le moins contestables de FIDUCAL ont en effet largement contribué à l'enferrer dans l'erreur. Mais l'erreur aura probablement été avant tout stratégique et elle tient tout autant au fond qu'à la forme. A ce titre, la catharsis typiquement française suscitée par le CPE nous interpelle fortement sur les logiques profondes qui structurent la société française et sur l'utilité limitée des expériences étrangères pour éclairer le débat qui va s'ouvrir sur notre « modèle social » à l'occasion de l'élection présidentielle.
Tout observateur un peu averti des réalités économiques et des mutations du système productif sait bien que la flexibilité du travail - interne comme externe - est une nécessité dont les choix des consommateurs accroissent, jour après jour, le caractère impératif. Mais tous les décideurs qui sont sensibles à la question sociale sont également fondés à souligner que l'accroissement de la richesse nationale - qu'il soit rapide ou lent - doit d'abord servir à améliorer le sentiment de sécurité de chacun. Dés lors, la seule question politique qui vaille vraiment est la suivante : comment concilier au mieux les exigences de flexibilité et de sécurité ?
Flexibilité du travail et sécurité économique : aller au cœur de la cohérence sociétale
Contrairement à certaines idées reçues sur les effets de la mondialisation des échanges et de la globalisation financière, la réponse à cette question ne peut-être, aujourd'hui encore, que nationale. Et c'est justement parce que le niveau de flexibilité souhaitable dépend des formes et des logiques d'évolution de l'appareil productif et que la sécurité n'est pas une notion objective mais que c'est un sentiment lié à l'identité profonde des individus, à leur histoire personnelle et aux représentations qu'ils se font de la réalité présente et à venir. Ainsi, les mêmes conditions objectives d'emploi et de revenus ne susciteront pas les mêmes perceptions de la réalité sociale, ni les mêmes aspirations pour les citoyens de nations différentes. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle dans la plupart des pays d'Europe occidentale, les habitants sont fortement attachés à leur modèle social national alors que ces modèles présentent de sensibles différences.
Ainsi, Français et Danois n'ont certainement pas la même idée de ce qu'est « un bon emploi ». Trois raisons parmi d'autres suffisent pour justifier une telle assertion :
- Entre 1975 et 2006, la proportion des actifs français occupés dans l'industrie (où le travail est typé et les garanties pour le salarié généralement fortes) a lourdement chuté alors que la baisse a été plus tardive et plus limitée au Danemark.
- Le nombre de salariés embauchés dans les petites entreprises au sein desquelles la rotation de la main d'œuvre est prés de deux fois plus rapide que dans les grandes entreprises est sensiblement plus faible en France qu'au Danemark ;
- En 2001, seuls quatre français sur dix ont déménagé au cours des dix dernières années, pour les danois, la proportion est de six sur dix.
Dans des contextes nationaux de mobilité professionnelle et géographiques différents, le terme de flexibilité ne peut avoir la même signification et la même portée d'un pays à l'autre. Un raisonnement analogue pourrait être proposé sur le sentiment de sécurité. Imagine-t-on ainsi que les citoyens d'un pays, le Danemark, où tous les indicateurs d'instabilité conjugale et familiale sont plus élevés qu'en France, où le risque de basculer dans la pauvreté est deux fois plus faible, où la proportion d'adultes de 35 à 44 ans ayant participé à une action de formation permanente au cours de l'année est dix fois plus élevée (!) que chez nous, aient la même perception de l'avenir et les mêmes aspirations que les français.
On peut certes avancer que le Premier Ministre s'était déjà fort éloigné du modèle danois auquel il prétendait se référer en proposant un assouplissement des conditions du licenciement pour certaines catégories de salariés sans consultation préalable approfondie des syndicats et cela, quelques mois seulement après avoir accepté le durcissement des conditions d'indemnisation du chômage des travailleurs précaires lors de la renégociation de la convention UNEDIC. Il n'en reste pas moins que ceux de nos responsables qui, à l'occasion du débat présidentiel, souhaitent proposer des aménagements des modes de régulation du marché du travail ou du système de protection sociale ont intérêt à une analyse très fine des fondements de la réalité socioéconomique nationale et des représentations que les français en ont. Avant de formuler leur projet, il leur faudra assurément plonger au cœur de la cohérence sociétale de notre pays en intégrant tout à la fois les spécificités de notre système productif, les rapports de nos concitoyens au droit et les soubassements anthropologiques de notre culture nationale. Il y a « une flexisécurité danoise » qui existe et « une flexisécurité française » à inventer..
Pour approfondir le sujet :
Barbier Jean-Claude, avec Marie-Thérèse Letablier (dir./éds.), 2005, Politiques sociales : enjeux méthodologiques et épistémologiques des comparaisons internationales, Bruxelles, Peter Lang, collection Travail et Société.
Charbonnel Jean-Michel, 2005, « Vers la convergence des modèles sociaux en Europe - Éléments pour une analyse comparative de l'évolution des formes et des logiques des sociétés providentielles face aux mutations de l'emploi et à la résurgence de la pauvreté », Lille, Atelier National de Reproduction des Thèses
http://ecoledoctorale.sciences-po.fr/theses/theses_enligne/index.htm
Méda Dominique, Alain, Lefebvre, 2006, Faut-il brûler le modèle social français, Paris, Le Seuil.
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