Avec un art consommé de la
maîtrise des média, le gouvernement a su très habilement étouffer les divers
blocus qui ont paralysé de nombreux lycées tout au long du récent mouvement de
protestation contre la loi «
libertés et
responsabilités des universités ». Il aurait cependant bien tort aujourd’hui
de tourner rapidement la page et de minimiser le profond malaise
que révèle cette solidarité forte et
spontanée des lycéens avec les étudiants pour refuser une loi pourtant fortement
édulcorée par les divers compromis passés entre le gouvernement et l’UNEF. Dans
cette période troublée, le silence du Ministre de l’Education Nationale, s’il a
pu se comprendre sur le plan tactique, a néanmoins suscité une sourde inquiétude
parmi tous les éducateurs conscients du caractère global de notre système
éducatif et des lourdes menaces qui pèsent actuellement sur l’avenir des
jeunes.
Bien que diffuses et très inégalement
réparties, les angoisses des lycéens semblent, malheureusement, parfaitement
légitimes au regard des réalités qui attendent la plupart d’entre eux. Qu’il
s’agisse de leurs perspectives immédiates dans le système de formation initiale
ou d’un futur plus lointain, celui de leur insertion professionnelle, les
dangers s’amoncellent dans un inquiétant effet boule de neige. Les indications
récemment fournies par la base PISA (qui permet des comparaisons internationales
des performances des systèmes éducatifs) montrent tout d’abord que la qualité de
notre enseignement scolaire peine à se maintenir. Il a même plutôt tendance à se
dégrader en dépit d’un effort financier massif et incontestable, un effort qui
est un des plus important en Europe pour cette tranche d’âge. La situation est
d’autant plus inquiétante que ce sont les 25 % les plus vulnérables pour
lesquels notre système apparaît le moins efficient.
Dès lors, comment ne pas partager
leur désarroi et leur incompréhension face à ceux qui font de la sélection le
maître mot pour conduire les réformes dont l’Université a effectivement besoin ? Dans un pays où
d’une part, on affirme - conformément
aux engagements pris dans le cadre de la stratégie de Lisbonne - que la
connaissance doit être placée au cœur du processus de croissance et où d’autre
part, l’évolution du pourcentage d’une classe d’âge accédant à l’université et
surtout y décrochant un diplôme accuse un net retard par rapport à bon nombre
d’autres pays développés, ces sempiternelles récriminations sur l’insuffisance
de sélection dans nos universités sont pour le moins paradoxales. Les lycéens ne
perçoivent sans doute que très confusément la réalité d’un marché français du
travail où 36 % des jeunes n’ayant que le niveau du collège sont au chômage (la
moyenne dans l’Union Européenne n’étant que de 21 %). Mais Ils sont parfaitement
conscients que la dévalorisation des diplômes va se poursuivre voire
s’accélérer. Aussi, confrontés par ailleurs à un système profondément élitiste
dans les faits, la revendication d’un libre accès à l’Université pour tous les
titulaire d’un baccalauréat devient pour eux réellement existentielle. Même si
les diplômes universitaires semblent en partie voués à devenir les assignats des
temps modernes, la course au parchemin est la seule voie raisonnable qui leur
soit offerte dans une société bloquée comme la notre.
A plus long terme, leurs
perspectives ne paraissent guère meilleures. De nombreux travaux sociologiques,
notamment ceux de Louis Chauvel, laissent en effet penser que les phénomènes de
déclassement social risquent de se multiplier et de toucher un nombre croissant
de jeunes. Sans un important effort d’adaptation de nos systèmes de formation et
de nos processus de stratification sociale, le diplôme s’avérera un rempart de
moins en moins efficace contre le chômage. A l’inverse, la qualité des supports
relationnels nécessaires pour choisir les bonnes filières, trouver les stages
efficaces, décrocher les bons emplois jouera, elle, un rôle de plus en plus
important. La polarisation prévisible des emplois entre les métiers à très forte
qualification et des activités à faible
qualification dans le commerce et les services risque ainsi de générer de
grandes frustrations pour les enfants des classes moyennes dont l’investissement
scolaire ne produira pas les avantages escomptés.
Des réformes aussi douloureuses
qu’indispensables
Durant la campagne pour les
élections présidentielles, un large consensus s’était pourtant dégagé sur le
thème de la nécessaire et incontournable réforme de l’ensemble de notre système
de formation initiale. Mais quel est aujourd’hui l’ambitieux programme de
transformation de l’école : la suppression des cours le samedi matin ? le recul
de la date du baccalauréat ? la loi sur l’autonomie financière des universités ?
Oubliant ses engagements dans ce domaine hier présenté comme totalement
prioritaire, le gouvernement semble avoir choisi la voie de l’immobilisme et
l’on cherche vainement l’amorce de réformes en profondeur de notre système
éducatif dans la Révision Générale des Politiques Publiques. L’expérience des
quinze dernières années dans le secondaire a cependant montré que, faute d’un
projet clairement défini et d’une stratégie d’évolution, l’injection de moyens
financiers supplémentaires, fussent-ils d’une ampleur considérable, ne permet
pas à elle seule de conduire les adaptations d’un système de formation et se
révèle incapable d’en améliorer substantiellement la qualité. Néanmoins, le
pouvoir actuel s’apprête à reproduire l’erreur pour l’enseignement supérieur. Il juge
probablement politiquement moins risqué de lui consacrer dix milliards d’euros
supplémentaires sur cinq ans malgré un niveau très élevé d’endettement public
que de s’attaquer aux problèmes de fond !
La nécessité de transformations
qualitatives pour redonner du sens à l’accroissement des effectifs et éviter le
gâchis actuel des trop nombreux parcours universitaires non aboutis reste malgré
tout incontournable. Contrairement à un point de vie largement partagé, la
mutation de notre système éducatif et sa démocratisation ne peuvent résulter de
réformes successives de chaque niveau d’enseignement. Une approche globale est nécessaire car il
s’agit avant tout de rompre avec un système fondé sur un objectif de sélection
des élites à partir d’une logique d’accumulation des savoirs. Si l’on a
réellement conscience qu’à l’heure d’internet, de Google et de Wikipédia,
l’acquisition d’aptitudes et de compétences est au moins aussi importante que
celle des savoirs, cette nécessité des transformations qualitatives profondes de
l’ensemble du système s’impose. Mais il n’y aura pas d’amélioration de la
performance globale de notre système de formation initiale sans une série de
mesures aussi douloureuses pour les personnels que politiquement difficiles à
mettre en œuvre. Nous n’en citerons ici que quelques unes pour mémoire :
- Mettre fin à l’élitisme scolaire en supprimant les Classes
Préparatoires aux Grandes Ecoles et en remplaçant les filières des baccalauréats
généraux et technologiques par un système d’options autour d’un tronc commun
réduit avec des enseignements renforcés. L’hétérogénéité - sociale et de niveau
scolaire - dans les établissements et dans les classes est à la fois le sésame
et la mesure d’une « école de la réussite
pour tous ».
-
Réintégrer les Grandes Ecoles mais aussi de nombreuses
filières courtes post-bac au sein des universités afin que celles-ci cessent
d’apparaître comme « un choix par
défaut » pour de nombreux lycéens. Certains processus de sélection répondent
en effet beaucoup plus à des préoccupations corporatistes qu’à l’intérêt bien
compris des élèves et des étudiants.
-
Repenser la forme et le contenu des programmes et des
examens pour que la créativité et la capacité d’initiative y jouent un rôle au
moins égal à l’aptitude à résoudre des problèmes déjà solutionnés. L’école ne
peut être totalement exonérée de ses responsabilités dans la promotion d’une
« pensée unique ».
- Rétablir la continuité entre les différents niveaux
d’enseignement (primaire /collège, collège /lycée, lycée/université) en évitant,
dans un premier temps, que les processus de sélection ne se superposent aux
changements d’établissement dans la construction des parcours de formation. Ce
sont ces processus et ces discontinuités qui pénalisent les plus fragiles.
L’itinéraire de formation doit pouvoir être appréhendé par tous comme un tout
cohérent.
- Briser les logiques de corps qui cantonnent les enseignants
dans un niveau de formation prédéterminé tout au long de leur carrière. Sans
évolution possible et sans mobilité réelle des formateurs, il n’y a pas de
plasticité du système éducatif face aux mutations de la société
- Favoriser le passage transitoire ou définitif des
enseignants vers d’autres activités professionnelles et ouvrir les fonctions
d’enseignants à des personnes venues d’autres horizons. L’enseignant transmet en
effet au moins autant ce qu’il est et ce qu’il a été que ce qu’il dit. Il serait
dès lors souhaitable que l’école puisse, bien davantage qu’actuellement, ouvrir
aux élèves d’autres perspectives professionnelles que la seule fonction
publique.
La puissance
des angoisses des lycéens est malheureusement à la mesure de l’ampleur des
réformes à accomplir pour adapter notre système de formation aux exigences de la
société de demain. L’indispensable
évolution de notre modèle éducatif ne dépend pas aujourd’hui d’une question de
moyens humains et financiers mais d’une réelle volonté politique. Pensons de
vraies réformes puis injectons des moyens et non l’inverse !
Pour en savoir
plus :
Chauvel,
Louis, 2006, « Les nouvelles générations devant la panne prolongée de
l’ascenseur social », Revue de l’OFCE n°
96.
Delozier,
Benjamin et Montour, Sylvie, 2007, « Effets des nouvelles caractéristiques de la
mondialisation sur les marchés du travail européens », Trésor-Eco n° 11, Mars.