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Quand la conversation nationale s’égare…

Depuis une quinzaine de jours, le football est devenu le thème central de la conversation nationale. Les média, les politiques, les intellectuels s’en sont emparés, mêlant dans leurs commentaires des appréciations techniques sur les décisions des joueurs ou de l’encadrement de l’équipe de France et des métaphores sur l’état de notre société.


Alain Finkielkraut, le premier, a énoncé son verdict : l’équipe de France serait devenu un ramassis d’enfants gâtés où la « caillera » aurait pris le pouvoir. Les « insultes » proférées par Nicolas Anelka, enfant terrible du foot français depuis longtemps, constitueraient selon lui un véritable déshonneur pour la France. Elles traduiraient le fait que «  la loi des cités » a aujourd’hui supplanté la loi de la « Cité » dans note pays. Peu importe que les vingt deux autres joueurs du groupe France aient manifesté leur solidarité envers Nicolas Anelka. Sans doute les plus respectables d’entre eux, des blancs, un peu instruits et issus des classes moyennes ont-ils été contraints !


Je ne suis pas un intellectuel mais j’ai fait suffisamment d’études pour savoir que la première obligation qui s’impose à un intellectuel, c’est de se taire lorsqu’il ne sait pas. Monsieur Finkielkraut et tous les intellectuels qui, sur France Culture ou ailleurs, s’expriment sur les mésaventures du football français sont probablement des passionnés de ce sport. Mais ce n’est certainement pas parce que l’on est un spectateur passionné que l’on dispose d’une expertise technique de niveau international. A les entendre, tous ceux qui font aujourd’hui entendre leurs voix semblent savoir, comme des millions de français d’ailleurs, ce que le sélectionneur  aurait du faire ou ne pas faire  pour remédier au manque flagrant d’inspiration de nos attaquants devant les buts adverses. Je ne connais rien du football mais j’ai suffisamment d’expérience du sport pour savoir que, Sidney Govou marquant dès l’entame du 1er match contre l’Uruguay, le parcours des bleus dans ce mondial et, de ce fait, l’ensemble des hallucinants commentaires qu’il a suscités, auraient été radicalement transformés.


Il ne s’agit pas ici pour moi de défendre les joueurs. Vu leur statut économique et social, ils n’en ont nul besoin. Les médias et les politiques faisant leur métier comme ils pensent devoir le faire et l’audimat ou le vote étant leur sanction, il s’agit seulement de rappeler aux intellectuels qu’ils ont l’obligation morale d’un minimum de rigueur lorsqu’ils parlent publiquement. Il est insupportable de les entendre porter des jugements péremptoires, fussent-ils métaphoriques,  sur l’état de notre société à partir de faits footballistiques dont ils ne maîtrisent pas le sens profond et dont ils n’ont connaissance que par des sources journalistiques.


Donner une interprétation très signifiante à des propos de vestiaires sciemment déformés par l’informateur ou le journal qui les a rapportés, c’est d’abord méconnaitre la psychologie très particulière  d’un joueur dont le corps est inondé par l’acide lactique, résidu des efforts qu’il vient de fournir.  C’est ne rien comprendre au profond dépit d’un joueur auquel on vient d’annoncer qu’il restera sur le banc de touche alors que se profile l’élimination d’une compétition qui n’a lieu que tous les quatre ans et à laquelle, comme tous ses copains d’enfance, il a rêvé toute sa vie. Oui, Anelka est issu des cités, oui, il en a le langage, mais c’est bien plus le moment qui conditionne son attitude dans le vestiaire que la réalité objective de la société française… dans laquelle il ne vit d’ailleurs actuellement pas.


Quant à ceux qui chargent le sélectionneur, ils n’ont sans doute pas tort si c’est une trajectoire personnelle qu’ils mettent en cause. Sa responsabilité première était de subordonner les égos nécessairement très forts de ses joueurs aux intérêts du groupe. Il n’est donc  pas besoin d’être grand clerc pour comprendre qu’en faisant, à la télévision, sa demande en mariage à une journaliste, il ne montrait pas le meilleur exemple. Pour autant, doit-il être considéré comme le symbole de l’affaiblissement des maîtres et de l’autorité dans notre pays ? J’en doute très fortement. Et s’il s’est refermé face aux média considérés plutôt comme des adversaires, il convient de rappeler qu’Aimé Jacquet avait adopté la même stratégie en 1998 pour motiver sa troupe. Mais, selon que vous serez vainqueur ou vaincu…


S’il faut trouver un responsable, je crois, comme Jean-Claude Killy,  que le Président de la Fédération est probablement le premier responsable. En effet, « il ne faut rien connaître au management des hommes » et aux motivations ou à la dynamique du  sport de haut niveau pour avoir mis à la tête de la sélection française un homme qui, quelque soit le résultat, sera déchargé de ses fonctions. Et s’il y a des leçons à tirer de cette débâcle, c’est bien dans le poids excessif, dans notre pays, des logiques institutionnelles par rapport aux réalités objectives des projets (ici réussir la Coupe du Monde) qu’il faut les chercher.


Le jour de la défaite de la France face au Mexique, des centaines de milliers de jeunes français ont été confrontées aux épreuves du baccalauréat. Dans certaines d’entre elles, il leur a été demandé de disserter sur les vertus du désintéressement matériel selon Fénelon. Plutôt que d’écouter nos intellectuels pérorer sur le football, j’aurai préféré les entendre sur l’hypocrisie d’une société française qui impose à ses adolescents de produire cinq ou six pages sur ce thème au moment du procès Kerviel et de l’affaire Woerth / Bettencourt.

Jean-Michel CHARBONNEL

 
 
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